Oeil du supporter

Quand le transfert devient fait divers

Les « football leaks », relayées en France par Mediapart, ont une nouvelle fois montré le sort étrange que notre société réserve au football. Monde à part et extraordinairement attractif pour des millions de français, notre sport est néanmoins ouvertement méprisé et tancé par une partie de l’opinion et des média. Ces derniers ne supportent ni ne comprennent le battage permanent qu’il provoque mais ne se privent toutefois jamais d’asséner des jugements acérés sur ses pratiques qu’ils jugent au mieux illogiques, au pire franchement amorales. Cette schizophrénie ouvertement assumée trouve son paroxysme en période de mercato, où chaque transfert est une nouvelle occasion de railler ces « millionnaires en short » et les pauvres égarés (nous) qui les supportent.

 

Décortiquer ce phénomène en France est assez facile car un seul club tient en général tout à la fois le rôle de la victime, du prévenu et du condamné : le Paris Saint-Germain. Il suffit donc de nous replonger dans le très agité mercato 2017 de notre club pour avoir avec le transfert de Neymar, conclu en (dés)accord avec le FC Barcelone pour la somme record de 222 millions d’euros, un exemple parfait de ce que peut déclencher le football chez ceux que cela n’intéresse pas…

Sans surprise c’est le monde politique qui nous fournit les réactions les plus fortes et représentatives de ce que ressentent les « non-supporters ». Ainsi Adrien Quatennens, député La France Insoumise du Nord interrogé sur BFM TV au sujet du transfert du brésilien à Paris reconnaît d’emblée n’être « pas vraiment fan de foot« . Mais ne prive pas de commenter la nouvelle : « ce type de rémunération ne me donne pas envie de m’y pencher plus avant (dans le football, ndlr). J’ai fait le calcul : le total de l’opération du transfert de Neymar représente 362 siècles de Smic. Et quand on ne parle que de sa rémunération annuelle, les 30 millions annoncés, il faut savoir qu’un smicard devra travailler 2 100 ans pour pouvoir gagner un an de rémunération.« 

Plutôt que de nous pencher sur le débat un peu vain du caractère plus ou moins choquant de la somme dépensée par le PSG pour un joueur, c’est le mécanisme du traitement de l’information qui nous semble le plus révélateur.

De l’information au fait divers

Une information est le plus souvent liée à une catégorie connue de l’actualité comme la politique, la culture, le sport ou encore l’économie. Pour la comprendre et la traiter avec justesse le journaliste et la plupart des lecteurs font donc l’effort d’en comprendre le contexte : la faillite d’une entreprise, par exemple, est liée à un contexte économique, social ou même environnemental. Il paraîtrait ridicule et presque malhonnête intellectuellement de ne pas s’y intéresser. C’est ce que souligne Roland Barthes dans son essai sur le fait divers* : «  l’information ne peut ici se comprendre immédiatement, elle ne peut être définie qu’à proportion d’une connaissance extérieure à l’événement (connaissance du secteur dont il est question, ndlr) (…) si confuse soit-elle. »

A priori, le transfert d’un joueur entre deux clubs de football entre lui aussi dans cette définition. Il survient dans un monde préexistant à l’événement lui même, c’est une information. Notre sport comme la plupart des activités humaines a une histoire, une mémoire, dans laquelle les événements qui lui sont propres s’inscrivent comme les chapitres d’un même roman.

Or, quand un observateur non averti, « pas fan » de football donne son avis sur ce qui s’y passe, en particulier sur un mouvement de joueur, il est maintenant de plus en plus répandu qu’il le fasse sans avoir pris le temps de se renseigner –et a fortiori de renseigner ses interlocuteurs- sur le contexte de notre sport et, plus précisément, sur la situation du PSG dans cet environnement particulier.

L’information d’un transfert est alors traitée ou plutôt consommée comme « une information totale »qui « ne renvoie formellement à rien d’autre qu’à (elle) même. » Ce procédé, cette façon de appréhender une nouvelle,  est très similaire au traitement du fait divers décrit par Roland Barthes.

Pour lui ce qui défini le fait divers est son « immanence »,  c’est à dire le fait « (qu’il) contient en soi tout son savoir : point besoin de connaître rien du monde pour consommer un fait divers ».Autrement dit, le fait divers diffère des informations plus classiques car on n’a pas besoin d’y convoquer des connaissances, des éléments de contexte autres que ceux qui nous sont donnés.

« Il tue l’avocate qui l’avait défendue après le meurtre de sa femme. » Ici l’énoncé donne du fait relaté toutes les informations nécessaires à sa compréhension et si le journaliste ou rédacteur a dû, lui, faire un travail d’analyse pour formuler et articuler sa brève, le lecteur n’a en revanche pas de « seconde pensée » à avoir. Il a lu, il a tout compris.

Cette proximité de traitement entre la « news mercato » et le fait divers tel qu’il est décrit par l’essayiste français est encore plus frappante quand on se penche sur la structure interne de ces dépêches. Le fait divers est la plupart du temps articulé en deux parties qui grâce à une relation de cause à effet étrange provoquent un effet de surprise ou d’incongruité. En voici quelques exemples typiques décrit par Roland Barthes dans son essai : un cerf a fait dérailler le train (petite cause, grand effet) ; une station service attaquée pour la troisième fois (la répétition du même fait au même endroit est étrange).

Lors du transfert de Neymar on a pu voir dans la presse ce genre de titre : « Neymar au PSG, ce sera bien 222 millions d’euros ». Comme dans le fait divers, le titre de cette brève se compose de deux parties : une partie étonnante mais dont le sens est connu de tous, la somme d’argent ; et une autre qui est la cause de cette dépense mais qui, elle, reste inconnue ou mystérieuse pour beaucoup de gens, le nom d’un joueur.

C’est ce mystère, cet(te) inconnu(e) qui provoque ici une impression d’étrangeté. C’est cette « distance logique » qui engendre le malaise de ceux qui n’ont pas fait l’effort de comprendre le contexte implicite, le sens, et qui se sont arrêtés, au moins pour une partie de la phrase, au signifiant : un simple nom de joueur de foot.

 

Un tour de passe-passe rhétorique et intellectuel

 En oubliant ainsi, plus ou moins volontairement, de donner à la nouvelle du transfert de Neymar son contexte, son sens et donc son caractère d’information, l’observateur rend la nouvelle en quelque sorte monstrueuse, au même titre qu’un fait divers. Il dégrade la relation de causalité (entre la somme et le nom du joueur) et la rend caduque pour ceux qui ne savent pas qui est Neymar, ce qu’il représente sportivement et commercialement, quelle est la logique du marché du football à l’instant T et la démarche du club acheteur.

Une manœuvre qui a un effet pervers indirect mais tout à fait remarquable : l’essor des opinions négatives sur notre sport ou notre club. Car en cherchant à donner un sens à une nouvelle qui lui échappe, le téléspectateur (dans ce cas précis) essaiera naturellement de s’appuyer sur ce qu’il sait (piochant dans des clichés tels que l’argent du Qatar, les footballeurs trop payés) pour éclairer ce qu’il ne comprend pas (la relation entre une somme énorme et un joueur). Cette ambiguïté, ce non-sens apparent, le mèneront à adhérer à des raccourcis tels que cette fameuse comparaison avec le smic qui, sous son aspect de logique implacable accentuée par l’apparence d’un raisonnement mathématiques, met à profit un défaut d’information pour atteindre des objectifs variés.**

Il est paradoxal de constater que ceux qui accusent les amateurs de football d’être refermés sur eux même sont souvent ceux qui en profitent le plus. Loin de vouloir « ouvrir » les esprits, ce type de raisonnement conforte chacun à sa place : les uns dans la position du moraliste, les autres dans celle de l’incompris.

 

* Roland Barthes (1915-1980), sémiologue, essayiste, a été directeur d’études à l’École pratique des hautes études et a élaboré une pensée critique singulière, en constant dialogue avec la pluralité des discours théoriques et des mouvements intellectuels de son époque. Nous nous appuyons, surtout pour les deux premières parties de cet article, sur son essai, Structure du fait divers, publié  dans les Essais Critiques, en 1964.

 ** Il ne s’agit pas ici de justifier, d’approuver ou de rejeter le système qui mène à de telles dépenses mais d’essayer de montrer les ressorts qui sont à l’œuvre dans le type de déclaration évoqué. Soulignons par ailleurs que l’élu cité dans cet article est un exemple parmi d’autres d’une pratique extrêmement répandue.