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Polo Breitner revient pour Paris United sur la fin de saison de Thomas Tuchel au Paris Saint-Germain

Tu nous disais que Tuchel c’était beaucoup de communication en début de saison. Selon toi, on voit le vrai visage de Tuchel depuis l’élimination contre Manchester ? Celui que les supporters de Dortmund et Mayence connaissent ?

À son arrivée dans la capitale, il fallait qu’il se fasse aimer ou tout du moins qu’on le fasse aimer. Je ne sais pas si ce fut orchestré par son entourage proche ou par le club mais c’est un fait. Il s’agissait de polir son image, de changer celle d’un coach qui ne s’entend pas avec ses présidents, ses directeurs sportifs, où le conflit est récurrent. Ce n’était certes pas faux y compris lorsqu’il n’était pas sur le devant de la scène professionnelle, même si nous devons toujours relativiser cette image brouillée de l’autre coté du Rhin puisque le football professionnel est un théâtre d’ombres avec beaucoup d’intérêts personnels.
En effet, une fois dépassé le cap de l’ignorance médiatique domestique dont nous sommes coutumiers, le fameux « qui c’est celui-là ? », j’ai très vite  trouvé étrange, voire suspect, le parti pris emphatique construit entre la presse nationale et le nouveau coach du PSG. Depuis le début, il fait des efforts, certes, il recadre parfois, ok, mais jamais je n’ai pu m’empêcher d’ouvrir des parenthèses lorsqu’il s’exprimait car ce n’était pas le Thomas Tuchel décrit en Allemagne. Le plan de communication était bâti uniquement comme tout le projet des Qataris sur la LDC ce qui est évidemment une erreur patente, le péché originel. Cette finalité devenue hors de portée. Le modèle de communication tangue et réapparaît derrière l’artifice médiatique. L’un des visages de Tuchel dont nous parlons abondamment dans le livre et que je reconnais pour ma part bien plus que le souriant et dansant coach, proche de la série Le Saint, qu’on a voulu nous vendre.

Depuis la débâcle en Ligue des champions, on a l’impression qu’il a perdu son immunité dans le traitement médiatique en France. Cette évolution peut-elle constituer un tournant dans son aventure au PSG ?

Je ne suis pas tout à fait d’accord avec votre logique d’immunité même si je la conçois. Lorsque le PSG s’incline à Anfield Road, les critiques -déjà- sont présentes. Critiques au passage peu sérieuses, court-termistes, peu construites et low-cost par l’environnement qui grouille autour du club et qui ne souhaite que soulever « la coupe aux grandes oreilles ». Donc peu intéressantes compte tenu de la qualité de l’opposition…comme si le projet de Klopp à Liverpool n’était pas plus avancé que celui de son compatriote, comme si Paris était forcément au-dessus des autres… ces critiques vont s’estomper puisque le PSG finit en tête du groupe et même avec deux points d’avance. Le primat des mathématiques dans toute sa splendeur a repris le dessus… le dogme du jour.
Maintenant pour répondre plus directement à votre question, en effet, j’ai le sentiment que Thomas Tuchel perd un peu pied, qu’il a brûlé son joker avec les compromis qu’il a dû faire depuis son arrivée, notamment dans la communication. Mais surtout il ressort de cette séquence ce qu’il est vraiment. « Les supporters vous restez à votre place ! », je schématise et j’exagère bien entendu. Aujourd’hui, il me semble affaibli et la défaite à Lille, aussi anecdotique soit-elle – le match important in fine c’est le 27 avril en finale de Coupe de France – dégrade un peu plus l’image du club parisien. Tout cela vient s’ajouter à l’extra-sportif comme le storytelling du FPF et son cortège de lobbyistes économiques qui accaparent régulièrement les médias – une nouvelle donne – ou bien encore les polémiques autour du fichage ethnique.

Nous sommes passés du Tuchel « séducteur » en début de saison à un Tuchel plus agité et qui rejette la responsabilité. Comment analyses-tu cette mutation dans sa communication ?

C’est tout simplement que le réel vient trouer l’écran de communication, celui du tam-tam officiel. Je rappelle aussi que Tuchel n’aime pas le jeu médiatique, il se considère comme un coach, c’est tout. Le show, le barnum, ce n’est pas son truc. Son idéal c’est à l’image de Bob Wilson metteur en scène culte dont il est amateur, venir saluer furtivement son public en trois secondes le temps d’un salut révérencieux de part et d’autre avec le respect qui s’impose. Tuchel estime que ce qu’il sait faire doit se voir sur le terrain. Point barre. Il est comme une horloge astronomique au mécanisme hyper minutieux et ingénieux. Il est le maître des espaces et des gestes, des actions et des spécificités de chaque joueur. Sont-ils pour autant, ses joueurs, des automates ? Un grain de sable peut tout faire voler en éclats comme un joueur qui tout d’un coup fait déjouer et a oublié la mission donnée par le coach. Et l’horloge devient folle. C’est l’instant présent…
Revenons aux responsabilités assumées ou non… Et derrière ce rejet des responsabilités, moi je discerne le jeu et les enjeux de pouvoir et Tuchel veut le pouvoir au PSG. La responsabilité générale il souhaite la posséder. Il a une mentalité absolutiste. Tout doit être parfait. C’est un « tire-jaquette », celui qui demande tout, veut tout, tout le temps. C’est pour cela que nous l’avons comparé à Robespierre dans le livre ou encore que nous analysons ses photos prises par 11 Freunde lorsqu’il est grimé en John McEnroe. Les soucis du PSG sont endémiques et nombreux. Nasser Al-Khelaïfi me fait penser à François Hollande, l’adepte de la « synthèse molle ». Pour moi le problème du PSG n’a jamais été celui du coach, je précise : celui des coachs. C’est le projet initial et son utilisation d’un club de football à des fins géostratégiques qui posent question car tout devient alors politique. « Voilà l’argent, gagnez la LDC afin de justifier notre stratégie ! »…Difficile dans ces conditions d’amalgamer un Paris Ville Lumière à l’identité d’un club et d’associer le paradigme économique à celui du sportif et à celui du culturel. Désolé pour les ravis de la crèche, ceux qui profitent de l’argent du pays de la péninsule arabique… mais un club de football, ce n’est pas cela. Sans oublier la concurrence.

Parmi ses cibles, il y a la direction du PSG avec notamment l’insuffisance quantitative de l’effectif. A Mayence et Dortmund, ça a fini de manière volcanique avec ses dirigeants. Ca peut s’envenimer aussi au PSG ?

Il y a plusieurs thématiques à développer. Et l’insuffisance quantitative, c’est vite dit. Quant aux différends entre un DS et son coach, cela fait partie du job. La question qui n’a pas été tranchée par contre : un coach peut-il ouvertement et médiatiquement  s’en prendre à un DS ? Et là où est le Président ?
Le recrutement ? M’avez-vous une seule fois entendu dire que le jeune Kehrer permettrait de gagner à court terme la LDC ou serait même un renfort ? J’ai uniquement mentionné sa polyvalence. Idem pour Kimpembe. Vous vous souvenez des débuts de Jérôme Boateng, de son passage à Manchester City par exemple ? Et ce qu’il est devenu par la suite ? Bernat est bon mais est-ce un très bon ? Le problème récurrent du « 6 » ? Pourquoi est-ce qu’un jeune international autrichien, milieu offensif de formation, Florian Grillitsch, est positionné au poste de milieu défensif à Hoffenheim dans une équipe ultra-offensive et pourquoi le même profil, en l’occurrence Adrien Rabiot, n’y arrive pas au PSG ? Meunier, avec tout le respect que je lui dois, les médias allemands en parlaient à Fribourg et Mayence, il y a quelques années, donc deux clubs qui ont vocation à finir dans la seconde partie de la Bundesliga. La « fabuleuse » filière italienne, on en parle ? Trapp est un très bon gardien, la France a décidé que c’était une bille, ok… je le note… le problème est résolu depuis ? Entre Areola et Buffon ? Draxler est devenu un « homme », un leader, en changeant de standing ? Doit-on évoquer les passe-droits de Neymar ? Tout le monde sait, très peu le disent, que ce sont les joueurs qui choisissent le PSG et pas l’inverse. Et là, ce n’est pas -ce n’est plus- un problème de coach, c’est un problème d’institution. On en revient à votre question précédente.
Ensuite soyons réalistes. Le Dortmund de l’Allemand dégageait un autre esthétisme collectif. A chaque fois que je regarde le club de la capitale, cela ne m’emballe pas plus que ça. Ou est le problème, un style de jeu, une culture différente ? Qui peut m’expliquer, rationnellement ce qui s’est passé au match-retour contre MU ? Thomas Tuchel est passé de plus grand coach de tous les temps à un moins que rien en trois semaines ? Mais où est le problème ? Celui du coach ?
Donc quelle est la solution ? Vous donnez les clés du camion à Thomas Tuchel ? Oui ? Non ? Je ne sais pas ?… Alors que fait-on ? On réduit la voilure pour construire une équipe plus « guerrière » et on dit au revoir Neymar ? On s’appuie sur l’Ile-de-France ? On change à nouveau l’entraîneur ? Va falloir être innovant après l’Italie, la France, L’Espagne et l’Allemagne…un coach anglais peut-être ? Cela existe ? Juste histoire de faire un tour d’Europe complet ?

Tu nous disais il y a quelques semaines que « Tuchel était en phase avec un certain Paris ». Mais pas le côté populaire… Après Manchester, il avait notamment « rouspété » face à la gronde des supporters. Il y a le risque d’une déconnexion avec les supporters si ça continue ? 

Populaire il ne le sera jamais totalement. Et sa sortie médiatique, aussi blessante soit-elle, doit être comprise en acceptant le personnage. Il n’est pas Jürgen Klopp, le copain, le poto, le coach qui va voir les supporters pour rigoler avec eux, celui qui déclare à Liverpool croire « en l’Etat-providence, celui qui protège ». Mais il ne fait pas semblant. On peut, au moins, lui reconnaître cette vertu. il existe une fenêtre pour que, malgré tout, les supporters le créditent de leur amour c’est bien sûr celle de la réussite mais surtout celle de la vision globale et futuriste…c’est si rare en L1. De mon point de vue laissons-le dans sa tour d’ivoire s’il excelle par ailleurs. Paris aime le génie et la folie. Ils sont faits pour se renifler et se séduire mais d’une manière très singulière. Son Paris fantasmé, c’était celui de Karl Lagerfeld aussi, et de tous ces gamins étrangers ou provinciaux qui se sont rêvés atteindre la capitale française pour bénéficier de son aura, pour être reconnus… Ce rêve n’est sans doute pas le mien. Et alors ? Je comprends qu’il puisse exister, Paris a toujours carburé à la séduction. Quant à Tuchel, il ne vous remerciera pas… c’est comme ça. Il n’a pas « la décence ordinaire » mais qui l’a, aujourd’hui, chez les décideurs cette « décence ordinaire » ? 

Comment vois-tu la suite pour lui à Paris ?

Et s’il claquait la porte comme un incompris ? Il pourrait alors se soustraire à la justice du Parc, l’année prochaine par exemple. Thomas Tuchel est l’environnement autant que le sujet. Il faut comprendre qu’il est à la fois le détail et le tout et que le PSG dont il rêve c’est le sien, pas celui d’un fonds souverain, pas le votre non plus, pas le mien, pas celui de la roture sarkozienne. Si ceux qui ont voulu le faire venir ne l’ont pas compris, c’est qu’ils ont commis une grossière erreur d’appréciation. Donc, je lui lance les clés du camion, je lui donne le pouvoir sans hésiter et je serai toujours derrière lui parce que c’est ce qu’il veut pour m’assurer la réussite. Mais je sais – parce que je l’ai vu à chaque fois – que tôt ou tard cela finira mal parce que Tuchel ne sait pas partir sereinement, il devient fou s’il ne peut atteindre ses objectifs et s’estime trahi – j’en suis conscient et au moment où je sens que ce pouvoir donné ne sert plus le peuple -en l’occurrence le Parc- et que Thomas Tuchel n’est plus dans une logique d’esthétisme, qu’il se comporte en tyran et en despote, qu’il est devenu le Frollo de Victor Hugo puisque l’actualité malheureuse nous rattrape, je me réfèrerai alors à la scolastique, la norme ultime, supérieure…et j’installe les bois de justice. Mais pour envisager un tel scénario encore faut-il avoir une institution digne de ce nom.