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[Info Paris U] Aulas, à qui gagne perd…

Aulas à qui gagne perd

« Il faut accepter l’inégalité de l’élitisme, sinon nous serons tout petits » (Mars 2000). « Il faut que les supporters se rendent compte que seuls les clubs riches ont accès aux quarts de finale de la Ligue des champions » (Mars 2002). « J’estime que l’élitisme a aussi des valeurs qui permettront de faire progresser la masse » (Décembre 2002). « Désormais, le mot d’ordre va être plus d’élite et moins de football de masse » (Mai 2003). « Dans ce championnat, si on est tous égaux, certains sont plus égaux que d’autres » (Mai 2004). « On ne fait pas de politique de solidarité si on veut avoir des clubs en quart de finale de la coupe d’Europe. L’un est contraire à l’autre » (Mars 2008). Voici telles quelles, certaines phrases du président lyonnais.

Même si les extraits choisis laissent imaginer l’inverse, on commencera par dire que nous ne tomberons pas dans le piège, facile et idiot, du Aulas bashing. Déjà car chacun dit bien ce qu’il veut. Ensuite, car le créateur de Cegid n’a pas tort dans les propos qu’il a tenu récemment sur le PSG. Tout comme le club parisien n’a pas tort dans ce qu’il fait. On résume : personne n’a tort et tout le monde repart à la maison en claquettes-chaussettes ? C’est à peu près ça garçon, repasse nous voir demain. Bienvenue dans un monde sans coupable, mais avec beaucoup de victimes. Il existe toujours un terrible malentendu dans cette histoire : dans un monde capitaliste, les injustices naissent à toute heure. Quoi que l’on fasse et quoi que l’on crée, chacun est toujours le plus petit d’un autre. Le monde est injuste ? Il est bien pire que ça. La vie est un scandale. L’existence est surfaite. Dans le foot actuel et hors Premier League, on voit désormais cohabiter des équipes qui n’ont rien à voir les unes des autres, à l’intérieur du même championnat. Le PSG n’y est pour rien, mais il est visé au laser car il incarne à son détriment le paroxysme de cette supercherie à plusieurs vitesses.

Le monde a changé

Au fond, l’affaire est plus complexe qu’on ne l’imagine, car le Aulas des années 90, quand il était un jeune entrepreneur brillant, n’aurait jamais autant hurlé sur le PSG. Mais celui d’aujourd’hui veut gagner à tout prix. Il est fatigué ; peut-être même un peu usé. Il veut rentabiliser son stade, mais n’a plus les moyens de briller en C1. Surtout, il rêve de partir sur un dernier coup d’éclat. Quand on a passé sa vie à courir derrière une cible par frayeur de ne plus se sentir vivant, il ne faut pas s’étonner de bramer quand on ne peut plus conquérir le monde. Doit-on en vouloir à Jean-Michel Aulas ? Absolument pas. Peut-on en vouloir à Jean-Michel Aulas ? Pas vraiment. Doit-on le stigmatiser pour son entêtement ? Peut-être un peu. Mais pas beaucoup plus. Déjà, car il possède une intelligence, et une réussite, que la majorité d’entre nous n’atteindrons jamais – si tenté que la réussite soit la plus grande quête des hommes, ce qui reste à prouver. Ensuite, car si le Qatar n’était pas arrivé au PSG, l’OL aurait été le meilleur club français, possédant la meilleure équipe française, grâce au meilleur budget français. Il faut comprendre trois règles concernant Aulas : la première est qu’il défend son club. La deuxième est qu’il défend son club. Et la troisième est qu’il défend son club. Circulez, il n’y a rien d’autre à comprendre.

Flashback : au milieu des années 2000, l’Olympique Lyonnais est un épouvantail français et un ogre européen. A l’époque, les meilleures équipes sont anglaises, mais Lyon terrasse régulièrement le Bayern et le Real en phase de poule de LDC. S’il n’a dépassé qu’une fois les quarts de finale de C1, il faut moins y voir un manque d’attaquant de haut niveau qu’un manque de réussite. Un Mourinho déjà star du foot à Porto (2004), un penalty de Nilmar injustement refusé (2005), ou encore un but d’Inzaghi pour le Milan à deux minutes de la fin (2006), brisent le rêve des Gones. Pour le président lyonnais, il faut faire davantage. Alors l’OL devient côté en bourse. C’est toujours insuffisant ? Aulas lance l’idée d’un grand stade. On est en 2007. Le Groupama Stadium (nom actuel) naîtra en 2016. C’est long. Usant. Fatiguant. Et le problème, c’est qu’une décennie plus tard, le monde a changé. Le Real Madrid, le Barça ou Manchester United ont plus que triplé leur budget. La planète que fréquente les monstres du foot européen est devenu inaccessible. Pour l’OL, mais aussi pour n’importe quel club qui ne provient pas des 4 grands championnats européens (Italie, Angleterre, Allemagne, Espagne).

Une règle d’asservissement

Quel club peut aujourd’hui remporter la Ligue des champions, sans appartenir à ce top 4 ? Il n’y en a qu’un. Et une fois compris ça, tout le monde comprendra tout. Le PSG est un naufragé d’entre-deux mondes. Trop fort pour le tiers monde (France, Portugal, Pays-Bas, Belgique, Russie, pays de l’ex-Yougoslavie…), mais pas assez pour l’élite du Top 4 (Bayern, Real, Barça…). Dans cette histoire mondialisée, il ne faut pas avoir peur des mots : l’OL est un perdant. Ce n’est nullement de sa faute : même si on peut lui reprocher sa stratégie sportive, Aulas a monté de son propre cerveau un club à 250M de budget. C’est un exploit. Sauf qu’évidemment, à l’échelle de la C1, Lyon est une gazelle dans la savane. Comme à peu près tout le monde, hormis la dizaine de méga-clubs sans cesse plus riches, et qui le deviendront encore et encore davantage. Mais comme le PSG est devenu l’un de ces dix lions qui terrorisent la Terre, l’Olympique Lyonnais se retrouve être un double perdant. Il ne peut plus gagner la C1. Et sauf miracle, il ne peut pas non plus remporter la L1. Alors quand on fait autant d’efforts intellectuels, financiers, humains et politiques durant 30 ans pour l’œuvre d’une vie, et qu’en retour, cette œuvre ne vous garantit que le néant, on aurait pas le droit de pleurer ? De rager ? D’être écœuré ? A d’autres. Que les présidents de L1 soutiennent le PSG n’est pas un argument. Ce sont des assistés qui vivent sur les autres, et ils n’ont pas entrepris 30 ans de leur vie pour construire avec brio un club à 250M de budget. Aulas a raison de réagir avec fureur. Il devrait s’écraser ? Et quoi d’autre encore ? Baisser la tête ? Personne n’accepte les injustices. Y compris le Paris Saint-Germain, et voilà bien le problème. On entre au cœur du réacteur. Mettez les ceintures.

A écouter ici et là, le PSG serait le grand méchant loup de l’histoire. La blague. Paris n’est qu’un dominé du système. Un dominé d’un système qui exploite le marche ou crève, et qui est devenu depuis six ans un dominant, quand on ne lui ordonne pas qu’il n’a pas le droit de dominer. Car c’est un peu le sujet : on a la carte ou on ne l’a pas. Le PSG a 47 ans d’histoire, il était à peine né quand la plus grande équipe de tous les temps faisait chavirer le Stade Aztèque, et même s’il possède le plus grand nombre de titres du foot français, son avènement bouscule l’ordre établi. Et quand on bouscule l’ordre établi, généralement, ceux qui détiennent l’ordre le rétablissent au plus vite. C’est une règle d’asservissement. Que le PSG puisse éventuellement s’inviter à la table et partager l’entrée, voir le plat principal, ça passe. Il ne faudrait pas que ça dure et on pourrait y voir une certaine forme de condescendance, mais pour Paris qui n’a guère le choix, ça passe. Une petite tape derrière la tête pour signifier qu’il est l’heure d’aller se coucher ? Allez. Une pression mise ici et là sur les arbitres ? Allez encore. Mais que le PSG se mette un jour à renverser la table et se barrer avec l’or sous le manteau, alors là non, ça ne passe plus du tout. C’est trop. C’est anormal. C’est malsain. C’est honteux. « Je vous demande de vous arrêtez ! Sale bandit » On voit d’ici Hoeness pleurer à grosses gouttes dans ses saucisses, et on espère pour lui qu’elles restent meilleures que celles de la prison dans laquelle on l’a enfermé pour fraude fiscale. Qu’en disait Marx, déjà ? « Les bourgeois n’ont pas de morale, ils se servent de la morale. » En plein dans le mille, Karl.

L’UEFA sous influence

Alors que le club de la capitale a une image à tenir, via le Qatar, et qu’il tient absolument à éviter les conflits (JC Blanc le répète souvent en privé), pourquoi s’est-il mis à sortir l’arme nucléaire cet été ? Car il n’avait pas le choix. C’était soit rester à jamais derrière la porte, soit la défoncer en brisant les chaînes. Il y a du Bruce Willis dans le 5e élément. Vous savez, la scène avec la police : « Vous ne voulez pas la jouer soft ? OK, je ne suis pas contrariant. Vous voulez la jouez hard ? Alors on va la jouer hard. » Le Barça-PSG est l’équivalent pour Paris de ce que fut pour Marseille le Benfica-OM. Une rupture définitive. Un avant et un après. Dit autrement : « Vous voulez nous baiser ? Faites donc, mes seigneurs. Mais on va vous baiser aussi. » Au fond, le système capitaliste n’est rien d’autre qu’une mise sur orbite des rapports de force. Le PSG a été gentil. Ça fonctionne mal. Alors il va être méchant. Il y a de la tristesse à comprendre que dans ce monde infernal, on ne fait qu’obtenir la plupart des triomphes par la force. Mais puisque chacun est en concurrence avec chacun, tout le monde veut gagner, bien qu’au fond personne n’y gagne. La vérité est que les supporters parisiens peuvent être fiers, plus que jamais. Il ne faudra pas oublier quatre années de politique sportive scandaleuse (Jesé, Krychowiak, Ben Arfa, Stambouli, Guedes) et de décisions indignes (Kluivert, Aurier). Mais arriver à boucler un mercato en ramassant deux joueurs qui ne pouvaient jouer que dans deux clubs – Barça et Real – sans être l’un ou l’autre, est une prouesse que chacun doit comprendre et que personne n’oubliera. Y compris l’UEFA ? Si son rôle officieux est que le Real Madrid remporte sa 23e Ligue des champions en l’an 2036, alors soit, y compris l’UEFA. Et alors ? On comprendra que les privilèges resteront ad vitam aeternam pour les mêmes, et on se mettra à la pêche à la ligne.

Dit autrement : Paris est seul au monde, et bientôt seul contre tous. Il dérégule le marché ? S’il veut recruter les meilleurs joueurs du monde qui lui assureront ensuite les recettes des géants européens qui se sont construits sur ce modèle, il y était obligé, surtout quand on nage dans l’invisible (Ligue 1). Le PSG est dopé par les deniers d’un fonds souverain ? Dans ce cas, il faut remettre en question tous les investissements reçus par des sociétés privées, soumises á la concurrence internationale ; c’est le principe même de l’économie de marché. Le PSG risque d’écraser la Ligue 1 ? Sur les six dernières saisons, Paris n’a remporté “que“ quatre championnats. Mais la différence entre lui et les autres est un immense problème qui n’a pas à être jeté sous le tapis. Et ceux qui pensent que le niveau de la L1 n’est pas un souci pour Paris se trompent lourdement. Si les droits TV n’explosent pas dans trois ans, le PSG ne pourra jamais y arriver, quand tu devras lutter contre des monstres qui dépasseront dans 10 ans le milliard de budget. Pour les grands clubs de Ligue 1, c’est un dilemme : sacrifier plus ou moins le court-terme, pour miser sur un long-terme sans garantie de l’attraper. C’est la question que tout fan de l’OM ou de l’OL doit se poser. La seule qui compte. La seule qui vaille. Aujourd’hui, ces deux clubs ne peuvent plus avoir d’Alen Boksic ou de Sonny Anderson. Même s’ils finissaient aux deux premières places de la L1 et jouaient la LDC tous les ans, l’équivalent d’un Didier Drogba ou d’un Lisandro Lopez serait quasi inaccessible : Stoke ou West Bromwich Albion sont plus riches que les deux clubs français, tous deux au-delà d’un top 30 européen au niveau financier. Sans l’argent de beIN Sports, ils seraient au-delà du top 40. Mais ils pourraient être champions, personne ne le nie. Alors il faut voir. Chacun jugera ce qu’il préfère : se résoudre à devenir l’Ajax actuel. Ou espérer devenir le PSG actuel, sans certitudes. Mais personne ne connaît aujourd’hui les conséquences qu’auront le Brexit, alors que tous les grands clubs européens ont déjà été rachetés. Si dans une L1 de Neymar médiatisée sur la Lune, des martiens qui ressemblent à des Chinois ou des Saoudiens ont un jour un coup de cœur…Va savoir…Tout est une question de point de vue.

A 68 ans, celui d’Aulas est de sortir par la grande porte ; c’est respectable. Il vise le titre. Immédiatement. En 1987, il aurait fait de la fuite en avant du monde du foot, un appel d’air pour son propre club. En 2017, il ne voit plus que le dérèglement du marché, et s’inquiète du manque de compétitivité de son équipe à l’intérieur d’un tourbillon financier qui le dépasse. Quelque part, le grand virage libéral est au capitalisme, ce qu’Aulas est au FC Barcelone : un faire-valoir. C’est ce qui arrive quand on vieillit mal ? C’est vrai, mais il ne faut pas s’en réjouir. La vieillesse est un naufrage, et elle n’épargne personne.