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Une histoire sans fin

La crise de résultat qui touche actuellement le Paris Saint-Germain est le symptôme d’un mal plus profond qui guettait le club depuis son rachat en 2011. L’abandon plus ou moins conscient de l’histoire pré-Qatar Sports Investments, l’obsession de la Ligue des Champions et l’envie dévorante d’être grand avant d’avoir grandi nous ont mené sur un chemin bien morose. Explications.

« Ça fait 41 ans que le club existe, c’est un grand club avec une histoire, une identité. » Dès son arrivée, ou plutôt son retour au Paris Saint- Germain pendant l’été 2011, Léonardo avait été clair. Le nouveau directeur sportif affichait certes volontiers ses ambitions et son excitation à faire partie du « projet » parisien mais souhaitait se donner du temps.  Une saine volonté de « ne pas tout chambouler », et de construire étape par étape, un club qui aurait les moyens, à terme, de jouer un rôle important en Europe.

En face de la communication raisonnable et mesurée d’un brésilien baigné dans le football depuis l’enfance, il y avait celle du Qatar. Celle des hauts dirigeants qui pensent loin, voient plus grand et investissent beaucoup. Ainsi, peu après que QSI a racheté 100% des parts du club, Al-Khelaïfi se déclarait « heureux de finaliser cette opération, qui confirme notre volonté de nous investir à long terme au PSG et de continuer sur notre lancée pour faire du club un des grands de France et d’Europe ».

Cette phrase peut sembler anecdotique, être réduite au rang de « belle formule pour journalistes », pourtant elle reflète l’état d’esprit qui anime la direction du club depuis 2011. En dessous du vernis de l’ambition raisonnable et justifiée d’hommes qui se savent capables d’atteindre des objectifs chiffrés, aisément mesurables et quantifiables, il y a le rêve de « faire du club un des grands de France et d’Europe », c’est à dire d’être un grand club. C’est la grande idée qui a poussé le Qatar à investir à Paris et qui est contenue en filigrane dans la maxime du club : « rêvons plus grand ! ».

Restait à définir une stratégie sportive, une méthode qui permettrait de réaliser ce rêve… mais, au fait, est-on sûr de bien savoir en quoi consiste ce rêve ? Etre un grand club, c’est un peu vague. Doit-on pour l’atteindre gagner le championnat et les coupes nationales ? Si oui, combien de fois ? Une fois ? Deux fois ? Gagner une Ligue des Champions ? Deux ? Trois ? En somme, il faut être un grand club, coute que coute, mais sans être réellement capable de dire en quoi cette idée consiste, sans même prendre le temps de savoir ce qu’il y avait déjà de grand dans l’histoire du Paris Saint-Germain.

 

Une histoire racontée à l’envers 

S’il y a bien un prérequis, un élément qui pour tout le monde est essentiel pour être un grand club,c’est l’histoire. « Club historique » est d’ailleurs souvent utilisé comme synonyme de « grand club ». Contrairement à ce qui est sous entendu par le terme « projet », entendu si souvent dans l’auditorium du Parc des Princes, l’histoire d’un grand club n’est pas un long processus ininterrompu mais plutôt « l’ensemble des cas singuliers, actions ou événements qui interrompent le mouvement circulaire de la vie quotidienne »* ou en l’occurrence celui d’une saison de football par leur caractère extraordinaire. Ces actions, ces faits proprement historiques sont grands car ils restent dans les mémoires, dans les livres et éclairent par leur éclat tout le contexte dans lequel ils ont été réalisés. Le Real Madrid, par exemple, n’est pas grand parce qu’il s’appelle « Real Madrid » mais grâce l’ensemble des hauts faits que les individus qui se sont relayés à son service ont accomplis.

L’erreur initiale des dirigeants parisiens est d’analyser l’histoire du Real Madrid, pour continuer avec le même exemple, comme un processus, comme le résultat d’actions qui auraient eu pour but, pour objectif d’être un grand club. Cela supposerait que les auteurs des actions qui ont fait la vie du Real Madrid aient eu conscience de leur place, de leur importance dans l’histoire de leur club et qu’ils aient agit parfaitement dans le sens de l’accomplissement de quelque chose qui ressemblerait à un « destin de grand club ». Une telle lecture de l’histoire revient à imaginer les dirigeants du Real assis à leur bureau dans les années 50 en train de se dire : «  en 2019, grâce à telle et telle action, nous, Real Madrid, seront considérés comme le plus grand club du monde ». Il n’est même pas utile de rappeler à quel point les clubs ont en général des politiques fluctuantes pour se rendre compte de l’absurdité de la chose…

Mais le piège dans lequel sont tombés les dirigeants parisiens est d’autant plus tentant que rétrospectivement (nous pouvons aussi en faire l’expérience dans nos vies) tout semble avoir un sens, obéir à une logique qui, souvent, nous échappait au moment de notre action.

Rien de plus normal car un tel pouvoir d’anticipation, de prescience serait tout simplement surhumain. Le propre de l’action humaine est que son auteur est incapable de commander à l’avance l’issue finale de la chaine de conséquences potentiellement infinie que déclenche son action.

On retrouve ce constat d’impuissance humaine notamment dans Dune, le grand roman de science-fiction de Frank Herbert. Ici Paul Atréides, le héros du roman, au pouvoir de prescience extraordinaire sait que son avènement comme empereur va conduire son peuple à une guerre religieuse, il veut à tout prix l’éviter.  Et pourtant, toutes ses actions et paroles ne font que renforcer la chaine de conséquence infinie qui mène à ce « but terrible ». Il comprend vite que, malgré sa puissance, il ne pourra rien faire pour éviter ce « but terrible » qu’il pressentait. Cette démonstration en quelque sorte à l’envers de la faiblesse des individus face aux processus déclenchés par leurs actions est également reprise par certains philosophes, dont Kant, qui déplorait la « contingence désolante » des actions humaines. Goethe, lui, décrivait l’histoire comme un « mélange d’erreur et de violence ».

Les actions humaines ont toutes un sens, certes, mais il ne se dévoile que bien après la fin des processus qu’elles ont déclenchées. Or, les dirigeants parisiens dont les actions sont dictées depuis 2011 par le rêve, l’ambition de devenir un grand clubont confondu les objectifs avec le sens, le modèle avec la signification. Ils se heurtent continuellement à cette limite humaine, encore amplifiée par la célèbre imprévisibilité du football, qui consiste à agir sans pouvoir prédire avec certitude l’issue de ses propres actions.

Or, le fait d’avoir mis « la charrue avant les bœufs » pose aujourd’hui au club et aux supporters du PSG, un problème aigu.

 

Le sens de l’histoire

Contrairement a ce qui avait été dit par Léonardo à son arrivée, tout à été fait comme si l’histoire du PSG avant son rachat par le Qatar n’existait pas. Et, en un sens, c’est parfaitement normal. Car, avec l’idée qu’il faut être un grand club, alors tout ce qui s’est passé et/ou se passera avant l’hypothétique moment où le “grand club PSG” adviendra, n’aura pas plus de sens que la poutre par rapport à la maison achevée. Aussi la meilleure chose à faire, dans cette optique, est encore d’oublier toutes les péripéties par lesquelles on passe sur le chemin.

En prenant “être un grand club” pour la fin, le but de ses actions alors que cela devait en être le sens, le Paris Saint-Germain se lance dans une course vertigineuse dont la ligne d’arrivée est pour le moins assez floue.

C’est également par cette confusion originelle entre l’objectif et le sens qu’il provoque lui-même le chambrage des autres supporters et le désintérêt des siens. Pourquoi les titres nationaux ne sont-ils plus considérés ou fêtés à leur “juste” valeur ? Pourquoi beaucoup d’entre nous se sentent-ils si blasés par le cours actuel des événements ?

La raison est au fond assez simple. Le processus qui mène (très hypothétiquement on l’aura compris) vers le “grand club” ou vers la Ligue des Champions (ce qui semble un peu plus raisonnable mais ne l’est pas vraiment) a rendu sans importance tout ce qui arrive entre temps. Nous avons été “contaminés”, nous aussi, par cette course à un « faux objectif » qui annule et rend presque ridicule tous les succès acquis jusque-là.

Pour filer encore la métaphore de la course, les titres nationaux sont devenus pour nous l’équivalent des haies pour un champion du monde de 110 mètres haies. Avec leur enchaînement, leur succession et la vitesse, elles finissent par se confondre, le mouvement devient machinal et leur franchissement n’est plus en soi une fin satisfaisante (rappelez-vous que nous sommes champions du monde…). « Encore heureux ! » dirons-nous avec raison.

Dans le « projet » parisien, les objectifs s’enchaînent donc les uns après les autres sans que leur accomplissement n’entraîne ni joie ni sentiment de fierté. Sortir de cette morosité, de ce trou noir du « encore heureux », ne sera pas facile mais au crépuscule de cette saison ratée, il est grand temps temps d’agir. Le premier chantier pourrait bien être cette communication, centrée sur la Ligue des Champions ou sur l’ambition d’être grand parmi les grands, qui plombe année après année un club qui doit redonner de l’importance à chaque succès et du relief à chaque saison.

 

Lawrence

* Dans cet article nous nous appuyons notamment sur ​La Crise de la culture,​de Hannah Arendt (1961), et plus particulièrement sur l’essai ​Le concept d’histoire. Nous nous inspirons aussi de Dune, de Frank Herbert, roman de science-fiction paru en 1965.